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Illustration à l'aquarelle de Joe Yabuki torse nu sur un ring, gants blancs levés, mèche sombre sur l'œil et léger sourire, devant les cordes et un sac de frappe.

Tetsuya Chiba : comment Ashita no Joe est devenu le miroir d’un Japon en colère

Tetsuya Chiba s'est éteint le 22 octobre 2026 à 87 ans. Avec Ashita no Joe, il a donné un visage à la jeunesse déclassée du Japon des années 1960-1970, au point que la fiction a débordé dans l'histoire.

yronike · 19 min de lecture

La nouvelle est tombée le 27 octobre 2026. Tetsuya Chiba, le dessinateur d’Ashita no Joe, s’est éteint cinq jours plus tôt dans un hôpital de Tokyo. Il avait 87 ans.

Portrait de Tetsuya Chiba en train de parler, la main levée, vêtu d'un haut sombre et d'une écharpe bordeaux, devant un grand dessin en noir et blanc d'un visage de manga dont on voit surtout un œil
Tetsuya Chiba, à Tokyo, en 2025. — Photo : Jo Iwasa / AP

Avec lui, c’est bien plus qu’un grand nom du manga qui disparaît. C’est un témoin du siècle japonais. Un enfant de la guerre devenu le conteur d’une génération en colère, puis le premier mangaka décoré de l’Ordre de la Culture.

Pour lui rendre hommage, nous avons voulu remonter le fil. Revenir au Japon de 1968, à ses quartiers oubliés, à ses étudiants retranchés derrière les barricades. Car on ne comprend pas Joe Yabuki sans le pays qui l’a vu naître.

22 octobre 2026 : la dernière cloche

Selon l’avis de décès diffusé par Shogakukan, Tetsuya Chiba, de son vrai nom 千葉徹弥, est mort le 22 octobre à 18 heures. La NHK précise qu’il a succombé à un syndrome myélodysplasique, une maladie de la moelle osseuse.

Le communiqué de la famille insiste sur un point : il est resté en activité jusqu’au bout. Soixante-dix ans de carrière, sans jamais vraiment poser la plume.

Quelques semaines plus tôt, sa dernière série autobiographique avait d’ailleurs été mise en pause pour raisons de santé. Les hommages ont afflué. Kodansha, Shogakukan, Shueisha… George Morikawa, l’auteur de Hajime no Ippo, lui a simplement adressé un immense merci. Un mot qui résume ce que lui doit toute la boxe dessinée.

1968 : un pays qui court plus vite que ses enfants

Remontons le temps.

À la fin des années 1960, le Japon vit son « miracle économique ». Les Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, ont montré au monde un pays reconstruit, moderne, pressé.

Photographie en noir et blanc d'un jeune coureur en maillot blanc frappé du disque solaire et des anneaux olympiques, inscription « TOKYO 1964 », gravissant des marches torche enflammée à la main, devant les tribunes bondées d'un stade.
Tokyo 1964 : le dernier relayeur monte vers la vasque olympique, le 10 octobre 1964 — © CIO

Mais cette croissance a ses oubliés. Ouvriers journaliers, jeunes venus des campagnes, familles sans rien. Ils s’entassent dans des quartiers de foyers bon marché, les doya-gai, comme Sanya, à Tokyo.

La jeunesse étudiante, elle, gronde. En 1960, les manifestations contre le traité de sécurité nippo-américain, l’Anpo, sont parmi les plus massives de l’histoire moderne du pays. Elles n’empêchent pas le traité, mais contribuent à faire tomber le Premier ministre Nobusuke Kishi.

Photographie en noir et blanc d'un carrefour de Sanya en hiver : des hommes en vestes et casquettes, certains chargés de sacs, attendent ou passent entre des baraques aux toits de tôle, devant des enseignes de petits restaurants.
Vue du quartier de Sanya, à Tokyo, le 17 décembre 1959. — The Asahi Shimbun via Getty Images

Huit ans plus tard, la colère revient sur les campus. Les comités de lutte, les Zenkyōtō, bloquent les universités. Le symbole de cette révolte ? L’auditorium Yasuda de l’université de Tokyo.

Les 18 et 19 janvier 1969, quelque 8 500 policiers anti-émeutes donnent l’assaut au bâtiment. Canons à eau, gaz lacrymogènes : plus de 600 étudiants sont arrêtés.

Photographie d'archive de l'auditorium Yasuda de l'université de Tokyo, le 19 janvier 1969
L'auditorium Yasuda de l'université de Tokyo, le 19 janvier 1969, au deuxième jour de l'assaut — Crédit : Photo : Fujifotos / Aflo

C’est dans ce Japon tendu, inégal, électrique, que paraît Ashita no Joe. Le premier chapitre sort le 15 décembre 1967, dans le numéro du 1er janvier 1968 du Weekly Shōnen Magazine.

Couverture du Weekly Shōnen Magazine du 1er janvier 1968 : un personnage costumé en homme-léopard, cape rouge et ceinturon, brandit une arme, entouré de titres en japonais qui annoncent le nouveau feuilleton « あしたのジョー ».
Le Weekly Shōnen Magazine daté du 1er janvier 1968, en kiosque le 15 décembre 1967 : la couverture annonce le lancement d'Ashita no Joe, « nouveau feuilleton tant attendu », aux côtés de Kyojin no Hoshi. — Kodansha

Sanya : aux marges du Japon prospère

L’histoire commence dans les marges du Japon prospère. Un garçon arrive dans le quartier populaire de Sanya, à l’est de Tokyo, après avoir franchi le Namidabashi, le « pont des larmes ».

Case de manga en noir et blanc montrant une baraque en bois sous un pont, au bord de l'eau, avec l'enseigne « 丹下拳闘クラブ » (club de boxe Tange).
Case du manga : le club de boxe Tange sous le pont — Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha

Pour donner vie à ce décor, Tetsuya Chiba se rend lui-même sur place. Avant le lancement de la série, il arpente à plusieurs reprises les rues de ce quartier historiquement associé aux travailleurs journaliers.

Une rue du quartier de Sanya, à Tokyo
Une rue de Sanya, l'ancien quartier des travailleurs journaliers de Tokyo, photographiée pour un reportage de 2022 — © Gendai Business (Kōdansha)

Il tente même d’y passer la nuit. Mais alors qu’il commence à inscrire son nom sur le registre, on lui retire le cahier des mains : pas de lit libre. Il comprendra plus tard que ses mains trop douces, celles d’un homme qui n’avait jamais travaillé, l’avaient trahi.

Cette mésaventure lui inspirera une scène du manga : au début de l’histoire, Joe se voit refuser une chambre parce qu’il a l’air trop propre. Le parallèle est frappant. Comme son personnage, Chiba se heurte à un monde dont il ignore les codes, où ses mains suffisent à révéler qu’il n’en fait pas partie.

Chiba ne cherche pas seulement à reproduire un décor : il veut comprendre ceux qui y vivent. Sanya devient ainsi le terreau d’Ashita no Joe, un monde où la précarité, la violence et les solidarités façonnent les personnages.

C’est là que Joe rencontre Danpei Tange, un ancien boxeur alcoolique et borgne qui voit en lui le champion qu’il n’a jamais réussi à devenir.

Diorama de figurines devant une baraque en bois portant l'enseigne « 丹下拳闘クラブ ». Vu de dos, un jeune homme en manteau clair, sac sur l'épaule, fait face à un vieil homme borgne appuyé sur une canne et à un homme corpulent tenant un bol.
Maquette du club Tange par Takuji Yamada : Joe accueilli par Danpei et Nish — Maquette: Takuji Yamada - Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha

Deux hommes, un manga : la naissance d’Ashita no Joe

Derrière Ashita no Joe, il y a deux hommes que tout oppose. C’est l’éditeur Teruo Miyahara qui les réunit.

D’un côté, Ikki Kajiwara, 31 ans, déjà auteur du phénomène Kyojin no Hoshi. Il signe le scénario de Joe sous le pseudonyme d’Asao Takamori. De l’autre, Tetsuya Chiba, 28 ans, un dessinateur qui s’est pris de passion pour la boxe.

Photographie en noir et blanc d'Ikki Kajiwara, crâne rasé, moustache et lunettes teintées, qui parle en gesticulant des deux mains, assis devant un grand dessin de profil d'un personnage de manga.
Portrait d'Ikki Kajiwara, scénariste d'Ashita no Joe sous le pseudonyme d'Asao Takamori — DR
Photographie en noir et blanc de Tetsuya Chiba, souriant, lunettes et polo rayé, assis devant un immense dessin à l'encre du profil de Joe Yabuki.
Tetsuya Chiba devant un grand dessin de Joe Yabuki, en 2017. — Takumi Miyaji / Serai (Shōgakukan)

Leur collaboration commence dans la tension. Sur les deux ou trois premiers chapitres, Chiba prend tellement de libertés avec le scénario qu’il en ignore presque entièrement le contenu ! Furieux, Kajiwara menace de quitter le projet.

Chiba va alors le voir et lui expose sa conception du métier : un scénario, c’est comme un plat qu’il faut cuisiner pour le rendre savoureux et facile à digérer. Kajiwara, réputé pour détester qu’on touche à ses textes, finit par accepter cette liberté. Ashita no Joe restera la seule œuvre sur laquelle il tolérera une telle approche.

L’un des moments les plus marquants du manga naît même d’un malentendu. En dessinant leur première rencontre, Chiba donne à Rikiishi une carrure bien supérieure à celle de Joe, sans mesurer les conséquences de ce choix sur leurs catégories de poids. Pour rendre leur affrontement crédible, Rikiishi devra s’imposer un régime d’une extrême brutalité. Le drame est né d’un simple choix graphique.

Case de manga en noir et blanc : au premier plan, un boxeur gît au sol, le visage tuméfié et en sueur, tandis qu'un boxeur décharné se tient debout au-dessus de lui, gants baissés, une bulle muette au-dessus de lui.
Joe face à Rikiishi : cases de Rikiishi amaigri et de Joe à terre — © Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha

Cette collaboration entre un scénariste et un dessinateur, entre une histoire écrite et une histoire réinventée sur le papier, va donner naissance à bien plus qu’un manga de boxe. Joe devient le héros d’un Japon qui se reconnaît dans sa colère.

Joe, le boxeur des révoltés

Joe n’a rien. Pas de famille, pas de diplôme, pas de cause. Il n’a que ses poings et un refus viscéral de plier.

C’est précisément ce qui fait de lui une figure de révolte dans le Japon de l’époque. Au fil de sa publication, le manga séduit autant les milieux ouvriers que les étudiants de la nouvelle gauche, qui reconnaissent en Joe un frère de lutte contre le « système ».

Une formule résume alors ce phénomène. En 1969, le journal de l’université Waseda décrit l’étudiant engagé avec deux lectures à la main : Asahi Journal dans l’une, Shōnen Magazine dans l’autre. D’un côté, une revue intellectuelle de gauche ; de l’autre, l’hebdomadaire qui publie les aventures de Joe. Deux univers qui se rejoignent autour d’une même contestation.

Le dramaturge Shūji Terayama, passionné de boxe, pousse cette lecture politique plus loin encore. À ses yeux, Tōru Rikiishi, le rival de Joe, incarne l’ordre établi et ses privilèges, tandis que Joe devient une sorte de guérillero des bas quartiers, un combattant qui défie les règles d’un monde auquel il n’a jamais appartenu.

Le paradoxe est saisissant : Joe atteint son apogée au moment même où le mouvement étudiant japonais bat en retraite. Dans la rue, la contestation s’essouffle, les barricades tombent et les espoirs de rupture s’éloignent. Dans les pages du manga, pourtant, Joe continue de se relever, d’encaisser et de repartir au combat.

À mesure que leurs propres luttes perdent de leur élan, les lecteurs trouvent dans ce boxeur des bas quartiers une figure de résistance qui, elle, refuse de capituler.

1970 : quand Joe sort des pages du manga

Le 22 février 1970, les lecteurs de Shōnen Magazine découvrent la mort de Tōru Rikiishi. Après avoir vaincu Joe, le boxeur s’effondre, épuisé par le régime drastique qu’il s’est imposé pour combattre dans une catégorie de poids inférieure.

Un personnage de manga vient de mourir. Mais au Japon, le deuil ne restera pas fictif.

Le 24 mars, une véritable cérémonie funéraire est organisée au siège de Kōdansha, l’éditeur du magazine. À l’initiative de Shūji Terayama, les membres de sa troupe théâtrale Tenjō Sajiki mettent en scène les obsèques de Rikiishi : autel, portrait du défunt, récitation de sutras. Terayama prononce l’éloge funèbre, tandis que le chanteur Isao Bitō interprète le générique de l’anime. Selon les sources, 700 à 800 personnes assistent à la cérémonie.

L’événement a aussi une dimension promotionnelle : l’adaptation animée doit débuter quelques jours plus tard, et Terayama en a écrit la chanson. Mais réduire ces funérailles à une opération publicitaire serait passer à côté de l’essentiel. Des centaines de personnes sont venues rendre hommage à un personnage qui n’a jamais existé. Ashita no Joe a déjà franchi la frontière entre fiction et réalité.

Une semaine plus tard, cette frontière prend une tournure politique.

Le 31 mars, neuf membres de la Faction Armée rouge japonaise détournent le vol 351 de Japan Airlines, surnommé « Yodo », entre Tokyo et Fukuoka. Leur objectif : rejoindre la Corée du Nord. Armés notamment de sabres, de pistolets et de grenades qui se révéleront être des jouets, ils prennent le contrôle de l’appareil.

Photographie de presse de 1970 : un passager du vol Yodo montre comment il avait été attaché pendant le détournement
Un passager du vol Yodo montre comment il avait été ligoté pendant le détournement (1970) — Crédit : Shōwa Times n° 2 (1970), DeAgostini Japan

Avant leur départ, ils laissent derrière eux une déclaration dont la formule deviendra célèbre : « Nous sommes Joe de demain. »

Double page d'un magazine japonais de 1970 intitulée « 我々は"明日のジョー"である », avec le texte de la déclaration des pirates de l'air, la photo d'une feuille manuscrite signée et un petit portrait d'identité.
La déclaration des pirates de l'air du vol Yodo (Bungeishunjū, juin 1970) : « Nous sommes Joe de demain », c'est-à-dire « Nous sommes Ashita no Joe ». — Bungeishunjū (文藝春秋), juin 1970 — © Bungeishunjū

La référence n’a rien d’anodin. Depuis ses débuts, Joe incarne une révolte contre l’ordre établi, portée par un garçon des bas quartiers qui refuse de se soumettre. En s’identifiant à lui, ces militants s’approprient cette image de défi et la projettent dans leur propre combat politique. Certains récits rapportent même que leur chef, Takamaro Tamiya, aurait crié cette phrase à bord de l’avion, sabre à la main.

Mais que signifie exactement être « Joe de demain » ? On y voit souvent l’idée de se battre jusqu’à l’épuisement, voire jusqu’à la mort. Pourtant, la célèbre image de Joe transformé en « cendres blanches » appartient à la fin du manga, publiée en 1973. En mars 1970, Joe vient de perdre contre Rikiishi et de le voir mourir. La formule ne peut donc pas être réduite à une référence à son destin final. Elle témoigne surtout de la manière dont les militants se sont emparés d’un héros déjà devenu un symbole de révolte.

Le lendemain du détournement, le 1er avril 1970, l’adaptation animée réalisée par Osamu Dezaki débute sur Fuji TV. Joe entre dans les foyers japonais par un nouveau média, au moment même où son nom circule dans l’actualité politique.

Et il ne rallie pas seulement la gauche radicale. Parmi ses admirateurs figure aussi Yukio Mishima, écrivain nationaliste et figure majeure de la droite japonaise, qui se donnera la mort le 25 novembre 1970.

Couverture de livre montrant une photographie en noir et blanc de Yukio Mishima et Shintarō Ishihara, en veste, accoudés à une rambarde au-dessus d'une avenue urbaine, avec le titre en japonais.
Yukio Mishima et Shintarō Ishihara en couverture de leurs dialogues réunis, Mishima Yukio, Ishihara Shintarō : zentaiwa (Chūkō Bunko). — © Chūōkōron-Shinsha

D’un côté, des militants révolutionnaires ; de l’autre, un écrivain nationaliste. Deux univers politiques opposés, une même fascination pour un personnage qui refuse de plier.

C’est là que réside la singularité d’Ashita no Joe. Kajiwara et Chiba ont créé un héros, pas un manifeste. Pourtant, Joe est devenu une figure dans laquelle des lecteurs aux convictions antagonistes ont pu reconnaître leur propre révolte. À mesure que le manga échappait à ses créateurs, il révélait quelque chose du Japon qui l’avait vu naître : une société traversée par des aspirations contradictoires, où un garçon des bas quartiers pouvait devenir le symbole de combats qui le dépassaient.

« Tout blanc » : la naissance d’une fin légendaire

Tout se joue sur la dernière page.

Dans le scénario de Kajiwara, Joe survit à son combat contre le champion du monde, José Mendoza. Quelques jours après sa défaite, il se repose au soleil sur la terrasse de Yōko Shiraki. Une fin apaisée, loin de la violence du ring.

Mais Chiba n’y adhère pas. Après avoir accompagné Joe pendant des années, il ne peut se résoudre à conclure son histoire sur une simple retraite au calme. Il appelle Kajiwara pour lui demander de changer la fin. La discussion tourne à la dispute. Kajiwara finit par lui laisser le dernier mot.

Reste à trouver comment terminer l’histoire d’un boxeur qui a tout donné.

Chiba imagine alors cette image devenue mythique : Joe, assis dans son coin, la tête légèrement baissée, un sourire paisible aux lèvres. Son corps est entièrement blanc, comme s’il s’était consumé jusqu’à ne laisser que des cendres.

Dessin à l'encre d'un boxeur assis sur un tabouret dans le coin d'un ring, tête baissée, bras ballants, mains bandées, le corps couvert de hachures et les cheveux en bataille.
La dernière case d'Ashita no Joe (1973) : Joe, assis dans son coin après son combat contre José Mendoza, s'est consumé jusqu'au bout. — Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha

Est-il mort ? Chiba refuse de trancher. Il expliquera avoir voulu laisser l’image ouverte à plusieurs interprétations : les adultes pourraient y voir un homme qui a rendu son dernier souffle, tandis que les enfants pourraient imaginer un boxeur simplement épuisé, qui se repose après le combat. Kajiwara, lui, affirmera plus tard que Joe était bien mort.

Le 13 mai 1973, Ashita no Joe s’achève dans les pages de Shōnen Magazine. La rédaction a reçu une avalanche de lettres de lecteurs suppliant de ne pas tuer leur héros. Mais Chiba maintient son choix.

En refusant de donner une réponse définitive, il transforme la dernière page en une question que les lecteurs continueront de se poser pendant des décennies. Joe a-t-il succombé à son dernier combat, ou a-t-il simplement atteint le bout de ses forces ? Le manga s’arrête là, au moment précis où la fiction laisse au lecteur le soin de décider ce qu’il veut croire.

Du grenier de Moukden aux planches de Tokyo

Pour comprendre cette tendresse pour les vaincus, il faut revenir à l’enfance de Chiba.

Il naît le 11 janvier 1939 à Tsukiji, à Tokyo. Très jeune, il part avec sa famille en Mandchourie, alors sous contrôle japonais. Son père travaille dans une imprimerie de Moukden, l’actuelle Shenyang. En 1945, à six ans, Tetsuya y vit la défaite du Japon.

Carte postale ancienne montrant la gare de Moukden, l'actuelle Shenyang
La gare de Moukden (Shenyang), ville où Chiba passe son enfance, sur une carte postale ancienne — Crédit : Historical Photographs of China, University of Bristol (collection Billie Love)

La famille survit grâce à un collègue chinois de son père, qui la cache dans son grenier. Pour calmer ses petits frères, Tetsuya invente des histoires et les dessine sur des bouts de papier.

Il le racontera dans son autobiographie : c’est là, sous les combles, qu’il découvre le bonheur de faire plaisir en dessinant. Son frère Akio Chiba deviendra lui aussi mangaka.

De retour au Japon, tout va très vite. En 1956, encore lycéen, il publie un premier livre destiné aux librairies de prêt. Il écrit ensuite pour les filles comme pour les garçons.

Viennent Chikai no Makyū en 1961, le Prix du manga pour enfants Kōdansha en 1962, puis Shiden Kai no Taka, récit d’aviation sur la guerre, et Harisu no Kaze en 1965.

La guerre ne le quittera jamais. Dans Joe même, elle ressurgit à travers le passé du boxeur Kim Yong-bi.

Après Joe, Chiba enchaîne les succès : Ore wa Teppei, consacré au kendo, Notari Matsutarō, au sumo, et Ashita Tenki ni Naare, au golf. Puis, à partir de 2016, il publie Hinemosu Notari Nikki, un journal de vie en courts chapitres pour Big Comic.

Le sport comme art de raconter des vies

Avec Kyojin no Hoshi et Ashita no Joe, le Weekly Shōnen Magazine devient l’un des grands rendez-vous du manga de son époque. Ces séries contribuent à installer le spokon, un genre sportif où l’effort, le sacrifice et la volonté occupent une place centrale.

Le Japan Times rappelle que Chiba a joué un rôle majeur dans l’essor du manga sportif. Mais sa véritable révolution est peut-être ailleurs.

Chiba voulait aussi raconter ceux qui échouent. Ashita no Joe fourmille de personnages qui ont renoncé à leurs rêves, de combattants que la vie a déjà mis au tapis. Le sport devient un moyen de raconter des existences, pas seulement des victoires.

Cet héritage irrigue encore le manga contemporain. Les auteurs de Hajime no Ippo ou de Kingdom lui ont rendu hommage dès l’annonce de sa mort. En 2018, pour les cinquante ans de la série, TMS Entertainment imagine même Megalobox, une relecture futuriste de l’histoire de Joe.

Vidéo : l'annonce de Megalobox, projet des 50 ans d'Ashita no Joe (2017) — © Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha / Megalobox Project

Chiba a également transmis son savoir directement. Depuis 1980, Kōdansha décerne le Prix Tetsuya Chiba à de jeunes auteurs. Il participait lui-même à la sélection finale, lisait les manuscrits et encourageait les débutants.

2024 : l’Ordre de la Culture, une première pour le manga

Le 3 novembre 2024, jour de la Culture, Tetsuya Chiba est reçu au palais impérial. L’empereur Naruhito lui remet l’Ordre de la Culture, l’une des plus hautes distinctions culturelles du pays.

C’est une première absolue pour un mangaka. Dans la liste officielle du gouvernement, la discipline « manga » figure aux côtés de la poésie, de la peinture japonaise et du violoncelle.

Ce jour-là, devant la presse, Chiba raconte une scène qui l’a marqué. À l’époque où le manga était traité de « mauvaise lecture », il avait vu Osamu Tezuka pleurer de rage.

Voir le manga reconnu comme un pan de la culture, dit-il, c’est Tezuka qui en aurait été le plus heureux.

Tout est dit. En une génération, le manga est passé du statut de lecture suspecte à celui d’art national. Et l’homme qui a donné vie à Joe a contribué à cette reconnaissance.

Portrait de groupe en noir et blanc de quatre mangakas souriants : Shōtarō Ishinomori, cheveux bouclés et lunettes teintées, Takao Saitō, moustache et lunettes d'aviateur, Fujiko Fujio Ⓐ, lunettes noires et veste sombre, et Tetsuya Chiba, lunettes et veste claire.
Les « Big 4 » du manga réunis à la fin des années 1990 : Shōtarō Ishinomori (en haut à gauche), Takao Saitō (en haut à droite), Fujiko Fujio Ⓐ (au centre) et Tetsuya Chiba (en bas à droite). — Archive privée (famille de Takao Saitō) — publiée par Tetsuya Chiba sur son blog Guzu Tetsu Nikki (décembre 2020)

La même année, il reçoit aussi le prix Kikuchi Kan. Ces honneurs s’ajoutent à une longue liste : médaille au ruban pourpre en 2002, ordre du Soleil levant en 2012, titre de Personne de mérite culturel en 2014, entrée à l’Académie japonaise des arts en 2022.

Il présidait l’Association des mangakas japonais et a dirigé l’université des arts Bunsei. Il s’est toujours engagé pour la paix et la liberté d’expression, nourri par ses souvenirs de guerre.

Ce qu’il nous laisse

Les foyers de Sanya ont presque tous disparu. Le pont des larmes n’existe plus. Les barricades de 1969 ne sont plus qu’un chapitre des manuels d’histoire.

Mais Joe, lui, est toujours là. Statufié dans la rue commerçante du quartier, réédité, réinventé, cité dans les vestiaires comme dans les salles de rédaction.

Statue peinte de Joe Yabuki, cheveux noirs en bataille et pansement sur la joue, pull rouge et pantalon clair, une veste sur l'épaule et une main dans la poche, sur un trottoir au bord d'une avenue de Sanya.
La statue de Joe Yabuki dans le quartier de Sanya, à Tokyo, où commence l'histoire d'Ashita no Joe. — Photo : ShibataMina / placejoe.am5.workers.dev

Tetsuya Chiba avait dessiné un garçon qui n’avait presque rien, sinon la volonté de continuer à se battre. Ce garçon a fini par incarner bien davantage qu’un boxeur : les oubliés du miracle économique, les rêves de révolte d’une jeunesse, et la capacité du manga à raconter une société tout entière.

Chiba s’en est allé, mais Joe reste debout. Ou peut-être assis dans son coin, tout blanc, à jamais suspendu entre la vie et la mort.

C’est au lecteur, désormais, de décider s’il a fini de se battre.

Sources et crédits31 sources

Sources de l’article

  1. https://ameblo.jp/chibatetsu/entry-12641250858.html
  2. The Japan Times — Manga artist Tetsuya Chiba, creator of Ashita no Joe, dies at 87 — japantimes.co.jp
  3. Big Comic BROS.NET (Shogakukan) — Avis de décès de Tetsuya Chiba — bigcomicbros.net
  4. NHK — Décès du mangaka Tetsuya Chiba à 87 ans — news.web.nhk
  5. Kyodo / Livedoor News — Décès de Tetsuya Chiba, titulaire de l'Ordre de la Culture — news.livedoor.com
  6. Oricon / Yahoo! News — Hommages des mangakas et des éditeurs — news.yahoo.co.jp
  7. Hochi / Yahoo! News — La vie de Tetsuya Chiba — news.yahoo.co.jp
  8. IBTimes UK — Ashita no Joe creator Tetsuya Chiba dies at 87 — ibtimes.co.uk
  9. The Boston Globe (AP) — Tetsuya Chiba dies at 87 — bostonglobe.com
  10. Jiji Press — Cérémonie de l'Ordre de la Culture au palais impérial (3 novembre 2024) — sp.m.jiji.com
  11. Cabinet du Premier ministre — Lauréats de l'Ordre de la Culture 2024 — www8.cao.go.jp
  12. Bunshun Online — Le 15 décembre, jour du lancement d'Ashita no Joe — bunshun.jp
  13. Bunshun Online — La dernière scène d'Ashita no Joe — bunshun.jp
  14. BuzzFeed Japan — Joe est-il vivant ? Un médecin légiste examine la fin — buzzfeed.com
  15. Wikipédia (japonais) — Ashita no Joe — ja.wikipedia.org
  16. Wikipédia (japonais) — Détournement du Yodo-go — ja.wikipedia.org
  17. Wikipedia (anglais) — Japan Air Lines Flight 351 — en.wikipedia.org
  18. Wikipedia (anglais) — Joe Yabuki — en.wikipedia.org
  19. Gendai Business — Les funérailles de Tōru Rikiishi — gendai.media
  20. Magmix — Les personnages de fiction qui ont eu de vraies funérailles — magmix.jp
  21. SCRMBL — Ashita no Joe fought for revolution in and out of the ring — scrmbl.com
  22. Asia-Pacific Journal — Japan's Streets of Rage: the 1960 Anpo uprising — apjjf.org
  23. Nippon.com — 18 janvier 1969 : l'affaire de l'auditorium Yasuda — nippon.com
  24. Université de Tokyo — Le conflit universitaire photographié par le personnel — u-tokyo.ac.jp
  25. Real Sound — L'autobiographie de Tetsuya Chiba, Yaneura no ehonkaki — realsound.jp
  26. Mangapedia — Biographie et distinctions de Tetsuya Chiba — mangapedia.com
  27. Internet Museum — Exposition sur Ashita no Joe (Kim Yong-bi et la guerre) — museum.or.jp
  28. Maruzen Junkudo — Entretien avec Tetsuya Chiba sur Hinemosu Notari Nikki — maruzenjunkudo.co.jp
  29. Tokyo Dome — Entretien avec Tetsuya Chiba — tokyo-dome.co.jp
  30. Anime! Anime! — Les 50 ans d'Ashita no Joe et Megalobox — animeanime.jp
  31. Asahi Journal (encyclopédie) — La formule « Journal dans une main, Magazine dans l'autre » — ja.wikid.org

Crédits des images et vidéos

  • © Tetsuya Chiba / Shōgakukan source 1 · source 2 2 images
  • Photo : Fujifotos / Aflo source 1 1 image
  • © Gendai Business (Kōdansha) source 1 1 image
  • Photo d'archive, 1970 (ayant droit à préciser) source 1 1 image
  • Shōwa Times n° 2 (1970), DeAgostini Japan source 1 1 image
  • © Asao Takamori, Tetsuya Chiba / TMS source 1 1 image
  • Historical Photographs of China, University of Bristol (collection Billie Love) source 1 1 image
  • © Asao Takamori, Tetsuya Chiba / Kodansha / Megalobox Project source 1 · source 2 1 image · 1 vidéo
  • © Cabinet du Premier ministre du Japon source 1 1 image