La nouvelle est tombée le 27 octobre 2026. Tetsuya Chiba, le dessinateur d’Ashita no Joe, s’est éteint cinq jours plus tôt dans un hôpital de Tokyo. Il avait 87 ans.

Avec lui, c’est bien plus qu’un grand nom du manga qui disparaît. C’est un témoin du siècle japonais. Un enfant de la guerre devenu le conteur d’une génération en colère, puis le premier mangaka décoré de l’Ordre de la Culture.
Pour lui rendre hommage, nous avons voulu remonter le fil. Revenir au Japon de 1968, à ses quartiers oubliés, à ses étudiants retranchés derrière les barricades. Car on ne comprend pas Joe Yabuki sans le pays qui l’a vu naître.
22 octobre 2026 : la dernière cloche
Selon l’avis de décès diffusé par Shogakukan, Tetsuya Chiba, de son vrai nom 千葉徹弥, est mort le 22 octobre à 18 heures. La NHK précise qu’il a succombé à un syndrome myélodysplasique, une maladie de la moelle osseuse.
Le communiqué de la famille insiste sur un point : il est resté en activité jusqu’au bout. Soixante-dix ans de carrière, sans jamais vraiment poser la plume.
Quelques semaines plus tôt, sa dernière série autobiographique avait d’ailleurs été mise en pause pour raisons de santé. Les hommages ont afflué. Kodansha, Shogakukan, Shueisha… George Morikawa, l’auteur de Hajime no Ippo, lui a simplement adressé un immense merci. Un mot qui résume ce que lui doit toute la boxe dessinée.
1968 : un pays qui court plus vite que ses enfants
Remontons le temps.
À la fin des années 1960, le Japon vit son « miracle économique ». Les Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, ont montré au monde un pays reconstruit, moderne, pressé.

Mais cette croissance a ses oubliés. Ouvriers journaliers, jeunes venus des campagnes, familles sans rien. Ils s’entassent dans des quartiers de foyers bon marché, les doya-gai, comme Sanya, à Tokyo.
La jeunesse étudiante, elle, gronde. En 1960, les manifestations contre le traité de sécurité nippo-américain, l’Anpo, sont parmi les plus massives de l’histoire moderne du pays. Elles n’empêchent pas le traité, mais contribuent à faire tomber le Premier ministre Nobusuke Kishi.

Huit ans plus tard, la colère revient sur les campus. Les comités de lutte, les Zenkyōtō, bloquent les universités. Le symbole de cette révolte ? L’auditorium Yasuda de l’université de Tokyo.
Les 18 et 19 janvier 1969, quelque 8 500 policiers anti-émeutes donnent l’assaut au bâtiment. Canons à eau, gaz lacrymogènes : plus de 600 étudiants sont arrêtés.

C’est dans ce Japon tendu, inégal, électrique, que paraît Ashita no Joe. Le premier chapitre sort le 15 décembre 1967, dans le numéro du 1er janvier 1968 du Weekly Shōnen Magazine.

Sanya : aux marges du Japon prospère
L’histoire commence dans les marges du Japon prospère. Un garçon arrive dans le quartier populaire de Sanya, à l’est de Tokyo, après avoir franchi le Namidabashi, le « pont des larmes ».

Pour donner vie à ce décor, Tetsuya Chiba se rend lui-même sur place. Avant le lancement de la série, il arpente à plusieurs reprises les rues de ce quartier historiquement associé aux travailleurs journaliers.

Il tente même d’y passer la nuit. Mais alors qu’il commence à inscrire son nom sur le registre, on lui retire le cahier des mains : pas de lit libre. Il comprendra plus tard que ses mains trop douces, celles d’un homme qui n’avait jamais travaillé, l’avaient trahi.
Cette mésaventure lui inspirera une scène du manga : au début de l’histoire, Joe se voit refuser une chambre parce qu’il a l’air trop propre. Le parallèle est frappant. Comme son personnage, Chiba se heurte à un monde dont il ignore les codes, où ses mains suffisent à révéler qu’il n’en fait pas partie.
Chiba ne cherche pas seulement à reproduire un décor : il veut comprendre ceux qui y vivent. Sanya devient ainsi le terreau d’Ashita no Joe, un monde où la précarité, la violence et les solidarités façonnent les personnages.
C’est là que Joe rencontre Danpei Tange, un ancien boxeur alcoolique et borgne qui voit en lui le champion qu’il n’a jamais réussi à devenir.

Deux hommes, un manga : la naissance d’Ashita no Joe
Derrière Ashita no Joe, il y a deux hommes que tout oppose. C’est l’éditeur Teruo Miyahara qui les réunit.
D’un côté, Ikki Kajiwara, 31 ans, déjà auteur du phénomène Kyojin no Hoshi. Il signe le scénario de Joe sous le pseudonyme d’Asao Takamori. De l’autre, Tetsuya Chiba, 28 ans, un dessinateur qui s’est pris de passion pour la boxe.


Leur collaboration commence dans la tension. Sur les deux ou trois premiers chapitres, Chiba prend tellement de libertés avec le scénario qu’il en ignore presque entièrement le contenu ! Furieux, Kajiwara menace de quitter le projet.
Chiba va alors le voir et lui expose sa conception du métier : un scénario, c’est comme un plat qu’il faut cuisiner pour le rendre savoureux et facile à digérer. Kajiwara, réputé pour détester qu’on touche à ses textes, finit par accepter cette liberté. Ashita no Joe restera la seule œuvre sur laquelle il tolérera une telle approche.
L’un des moments les plus marquants du manga naît même d’un malentendu. En dessinant leur première rencontre, Chiba donne à Rikiishi une carrure bien supérieure à celle de Joe, sans mesurer les conséquences de ce choix sur leurs catégories de poids. Pour rendre leur affrontement crédible, Rikiishi devra s’imposer un régime d’une extrême brutalité. Le drame est né d’un simple choix graphique.

Cette collaboration entre un scénariste et un dessinateur, entre une histoire écrite et une histoire réinventée sur le papier, va donner naissance à bien plus qu’un manga de boxe. Joe devient le héros d’un Japon qui se reconnaît dans sa colère.
Joe, le boxeur des révoltés
Joe n’a rien. Pas de famille, pas de diplôme, pas de cause. Il n’a que ses poings et un refus viscéral de plier.
C’est précisément ce qui fait de lui une figure de révolte dans le Japon de l’époque. Au fil de sa publication, le manga séduit autant les milieux ouvriers que les étudiants de la nouvelle gauche, qui reconnaissent en Joe un frère de lutte contre le « système ».
Une formule résume alors ce phénomène. En 1969, le journal de l’université Waseda décrit l’étudiant engagé avec deux lectures à la main : Asahi Journal dans l’une, Shōnen Magazine dans l’autre. D’un côté, une revue intellectuelle de gauche ; de l’autre, l’hebdomadaire qui publie les aventures de Joe. Deux univers qui se rejoignent autour d’une même contestation.
Le dramaturge Shūji Terayama, passionné de boxe, pousse cette lecture politique plus loin encore. À ses yeux, Tōru Rikiishi, le rival de Joe, incarne l’ordre établi et ses privilèges, tandis que Joe devient une sorte de guérillero des bas quartiers, un combattant qui défie les règles d’un monde auquel il n’a jamais appartenu.
Le paradoxe est saisissant : Joe atteint son apogée au moment même où le mouvement étudiant japonais bat en retraite. Dans la rue, la contestation s’essouffle, les barricades tombent et les espoirs de rupture s’éloignent. Dans les pages du manga, pourtant, Joe continue de se relever, d’encaisser et de repartir au combat.
À mesure que leurs propres luttes perdent de leur élan, les lecteurs trouvent dans ce boxeur des bas quartiers une figure de résistance qui, elle, refuse de capituler.
1970 : quand Joe sort des pages du manga
Le 22 février 1970, les lecteurs de Shōnen Magazine découvrent la mort de Tōru Rikiishi. Après avoir vaincu Joe, le boxeur s’effondre, épuisé par le régime drastique qu’il s’est imposé pour combattre dans une catégorie de poids inférieure.
Un personnage de manga vient de mourir. Mais au Japon, le deuil ne restera pas fictif.
Le 24 mars, une véritable cérémonie funéraire est organisée au siège de Kōdansha, l’éditeur du magazine. À l’initiative de Shūji Terayama, les membres de sa troupe théâtrale Tenjō Sajiki mettent en scène les obsèques de Rikiishi : autel, portrait du défunt, récitation de sutras. Terayama prononce l’éloge funèbre, tandis que le chanteur Isao Bitō interprète le générique de l’anime. Selon les sources, 700 à 800 personnes assistent à la cérémonie.


L’événement a aussi une dimension promotionnelle : l’adaptation animée doit débuter quelques jours plus tard, et Terayama en a écrit la chanson. Mais réduire ces funérailles à une opération publicitaire serait passer à côté de l’essentiel. Des centaines de personnes sont venues rendre hommage à un personnage qui n’a jamais existé. Ashita no Joe a déjà franchi la frontière entre fiction et réalité.
Une semaine plus tard, cette frontière prend une tournure politique.
Le 31 mars, neuf membres de la Faction Armée rouge japonaise détournent le vol 351 de Japan Airlines, surnommé « Yodo », entre Tokyo et Fukuoka. Leur objectif : rejoindre la Corée du Nord. Armés notamment de sabres, de pistolets et de grenades qui se révéleront être des jouets, ils prennent le contrôle de l’appareil.

Avant leur départ, ils laissent derrière eux une déclaration dont la formule deviendra célèbre : « Nous sommes Joe de demain. »

La référence n’a rien d’anodin. Depuis ses débuts, Joe incarne une révolte contre l’ordre établi, portée par un garçon des bas quartiers qui refuse de se soumettre. En s’identifiant à lui, ces militants s’approprient cette image de défi et la projettent dans leur propre combat politique. Certains récits rapportent même que leur chef, Takamaro Tamiya, aurait crié cette phrase à bord de l’avion, sabre à la main.
Mais que signifie exactement être « Joe de demain » ? On y voit souvent l’idée de se battre jusqu’à l’épuisement, voire jusqu’à la mort. Pourtant, la célèbre image de Joe transformé en « cendres blanches » appartient à la fin du manga, publiée en 1973. En mars 1970, Joe vient de perdre contre Rikiishi et de le voir mourir. La formule ne peut donc pas être réduite à une référence à son destin final. Elle témoigne surtout de la manière dont les militants se sont emparés d’un héros déjà devenu un symbole de révolte.
Le lendemain du détournement, le 1er avril 1970, l’adaptation animée réalisée par Osamu Dezaki débute sur Fuji TV. Joe entre dans les foyers japonais par un nouveau média, au moment même où son nom circule dans l’actualité politique.
Et il ne rallie pas seulement la gauche radicale. Parmi ses admirateurs figure aussi Yukio Mishima, écrivain nationaliste et figure majeure de la droite japonaise, qui se donnera la mort le 25 novembre 1970.

D’un côté, des militants révolutionnaires ; de l’autre, un écrivain nationaliste. Deux univers politiques opposés, une même fascination pour un personnage qui refuse de plier.
C’est là que réside la singularité d’Ashita no Joe. Kajiwara et Chiba ont créé un héros, pas un manifeste. Pourtant, Joe est devenu une figure dans laquelle des lecteurs aux convictions antagonistes ont pu reconnaître leur propre révolte. À mesure que le manga échappait à ses créateurs, il révélait quelque chose du Japon qui l’avait vu naître : une société traversée par des aspirations contradictoires, où un garçon des bas quartiers pouvait devenir le symbole de combats qui le dépassaient.
« Tout blanc » : la naissance d’une fin légendaire
Tout se joue sur la dernière page.
Dans le scénario de Kajiwara, Joe survit à son combat contre le champion du monde, José Mendoza. Quelques jours après sa défaite, il se repose au soleil sur la terrasse de Yōko Shiraki. Une fin apaisée, loin de la violence du ring.
Mais Chiba n’y adhère pas. Après avoir accompagné Joe pendant des années, il ne peut se résoudre à conclure son histoire sur une simple retraite au calme. Il appelle Kajiwara pour lui demander de changer la fin. La discussion tourne à la dispute. Kajiwara finit par lui laisser le dernier mot.
Reste à trouver comment terminer l’histoire d’un boxeur qui a tout donné.
Chiba imagine alors cette image devenue mythique : Joe, assis dans son coin, la tête légèrement baissée, un sourire paisible aux lèvres. Son corps est entièrement blanc, comme s’il s’était consumé jusqu’à ne laisser que des cendres.

Est-il mort ? Chiba refuse de trancher. Il expliquera avoir voulu laisser l’image ouverte à plusieurs interprétations : les adultes pourraient y voir un homme qui a rendu son dernier souffle, tandis que les enfants pourraient imaginer un boxeur simplement épuisé, qui se repose après le combat. Kajiwara, lui, affirmera plus tard que Joe était bien mort.
Le 13 mai 1973, Ashita no Joe s’achève dans les pages de Shōnen Magazine. La rédaction a reçu une avalanche de lettres de lecteurs suppliant de ne pas tuer leur héros. Mais Chiba maintient son choix.
En refusant de donner une réponse définitive, il transforme la dernière page en une question que les lecteurs continueront de se poser pendant des décennies. Joe a-t-il succombé à son dernier combat, ou a-t-il simplement atteint le bout de ses forces ? Le manga s’arrête là, au moment précis où la fiction laisse au lecteur le soin de décider ce qu’il veut croire.
Du grenier de Moukden aux planches de Tokyo
Pour comprendre cette tendresse pour les vaincus, il faut revenir à l’enfance de Chiba.
Il naît le 11 janvier 1939 à Tsukiji, à Tokyo. Très jeune, il part avec sa famille en Mandchourie, alors sous contrôle japonais. Son père travaille dans une imprimerie de Moukden, l’actuelle Shenyang. En 1945, à six ans, Tetsuya y vit la défaite du Japon.

La famille survit grâce à un collègue chinois de son père, qui la cache dans son grenier. Pour calmer ses petits frères, Tetsuya invente des histoires et les dessine sur des bouts de papier.
Il le racontera dans son autobiographie : c’est là, sous les combles, qu’il découvre le bonheur de faire plaisir en dessinant. Son frère Akio Chiba deviendra lui aussi mangaka.
De retour au Japon, tout va très vite. En 1956, encore lycéen, il publie un premier livre destiné aux librairies de prêt. Il écrit ensuite pour les filles comme pour les garçons.
Viennent Chikai no Makyū en 1961, le Prix du manga pour enfants Kōdansha en 1962, puis Shiden Kai no Taka, récit d’aviation sur la guerre, et Harisu no Kaze en 1965.



La guerre ne le quittera jamais. Dans Joe même, elle ressurgit à travers le passé du boxeur Kim Yong-bi.
Après Joe, Chiba enchaîne les succès : Ore wa Teppei, consacré au kendo, Notari Matsutarō, au sumo, et Ashita Tenki ni Naare, au golf. Puis, à partir de 2016, il publie Hinemosu Notari Nikki, un journal de vie en courts chapitres pour Big Comic.


Le sport comme art de raconter des vies
Avec Kyojin no Hoshi et Ashita no Joe, le Weekly Shōnen Magazine devient l’un des grands rendez-vous du manga de son époque. Ces séries contribuent à installer le spokon, un genre sportif où l’effort, le sacrifice et la volonté occupent une place centrale.
Le Japan Times rappelle que Chiba a joué un rôle majeur dans l’essor du manga sportif. Mais sa véritable révolution est peut-être ailleurs.
Chiba voulait aussi raconter ceux qui échouent. Ashita no Joe fourmille de personnages qui ont renoncé à leurs rêves, de combattants que la vie a déjà mis au tapis. Le sport devient un moyen de raconter des existences, pas seulement des victoires.
Cet héritage irrigue encore le manga contemporain. Les auteurs de Hajime no Ippo ou de Kingdom lui ont rendu hommage dès l’annonce de sa mort. En 2018, pour les cinquante ans de la série, TMS Entertainment imagine même Megalobox, une relecture futuriste de l’histoire de Joe.
Chiba a également transmis son savoir directement. Depuis 1980, Kōdansha décerne le Prix Tetsuya Chiba à de jeunes auteurs. Il participait lui-même à la sélection finale, lisait les manuscrits et encourageait les débutants.
2024 : l’Ordre de la Culture, une première pour le manga
Le 3 novembre 2024, jour de la Culture, Tetsuya Chiba est reçu au palais impérial. L’empereur Naruhito lui remet l’Ordre de la Culture, l’une des plus hautes distinctions culturelles du pays.


C’est une première absolue pour un mangaka. Dans la liste officielle du gouvernement, la discipline « manga » figure aux côtés de la poésie, de la peinture japonaise et du violoncelle.
Ce jour-là, devant la presse, Chiba raconte une scène qui l’a marqué. À l’époque où le manga était traité de « mauvaise lecture », il avait vu Osamu Tezuka pleurer de rage.
Voir le manga reconnu comme un pan de la culture, dit-il, c’est Tezuka qui en aurait été le plus heureux.
Tout est dit. En une génération, le manga est passé du statut de lecture suspecte à celui d’art national. Et l’homme qui a donné vie à Joe a contribué à cette reconnaissance.

La même année, il reçoit aussi le prix Kikuchi Kan. Ces honneurs s’ajoutent à une longue liste : médaille au ruban pourpre en 2002, ordre du Soleil levant en 2012, titre de Personne de mérite culturel en 2014, entrée à l’Académie japonaise des arts en 2022.
Il présidait l’Association des mangakas japonais et a dirigé l’université des arts Bunsei. Il s’est toujours engagé pour la paix et la liberté d’expression, nourri par ses souvenirs de guerre.
Ce qu’il nous laisse
Les foyers de Sanya ont presque tous disparu. Le pont des larmes n’existe plus. Les barricades de 1969 ne sont plus qu’un chapitre des manuels d’histoire.
Mais Joe, lui, est toujours là. Statufié dans la rue commerçante du quartier, réédité, réinventé, cité dans les vestiaires comme dans les salles de rédaction.

Tetsuya Chiba avait dessiné un garçon qui n’avait presque rien, sinon la volonté de continuer à se battre. Ce garçon a fini par incarner bien davantage qu’un boxeur : les oubliés du miracle économique, les rêves de révolte d’une jeunesse, et la capacité du manga à raconter une société tout entière.
Chiba s’en est allé, mais Joe reste debout. Ou peut-être assis dans son coin, tout blanc, à jamais suspendu entre la vie et la mort.
C’est au lecteur, désormais, de décider s’il a fini de se battre.





